Comme toujours, une guerre éclate, l'enfant troque une vieille maison en briques au pied des montagnes balkaniques contre une cité HLM en banlieue parisienne. Ce pays, c'est la Yougoslavie et cet enfant, c'est moi. Nous les petits enfants de Tito raconte la fuite du pays natal pour échapper

aux prescriptions de la terre et du sang.

Albanais du Kosovo, je quitte une culture minoritaire imprégnée de mythes et de légendes pour entrer dans un monde périphérique. «Mais la marge, c'est ce qui tient la page» et rend l'écriture possible. Ce que j'écris, ce que je décris, c'est la rencontre entre les personnages qui ont peuplé mon enfance et forgé mon identité - les pachas Turcs, les fantômes de chevaliers sans tête, les duels entre frères ennemis, les devins prophétisant quelque commandement confus - et les récits urbains de match de foot perdus, de cours de techno bordéliques, de kebabs avariés, de vacances au ski aux fins tragiques.

Dans cette vie nouvelle, j'apprends ce que je suis et ne suis pas, je revêts plusieurs visages, je découvre l'unique et le multiple, je grandis, je rapetisse... bref, je deviens un homme qui montre et cache ses cicatrices. Je vis les meilleurs moments de ma vie, mais aussi mes pires cauchemars.

En arrivant dans les cités de Seine-Saint-Denis, avec mes nouveaux camarades, j’ai ressenti à nouveau cette sensation de vivre en marge. Dans nos tours de béton, nous regardions ceux qui vivaient l'autre côté du périphérique. Ils ne nous comprenaient pas, et nous nous n’avons jamais

réussi non plus à nous faire comprendre. Le pont ne s’est jamais construit et nos réactions face à cela, c’était la violence. Nous étions violents ! Parce que au fond de nous, on se sentait violentés et agressés par le mépris. Blessés, blessant nous n’avons jamais su construire ce pont d’amour. Cette

histoire d’amour entre Paris et sa banlieue n’a pas pris et encore moins aujourd’hui. Et cette légende revient à nouveau à mon esprit : « Pour construire un pont entre les deux rives, combien de sacrifices humains faudra-t-il ? ».