Presse

 

JOURNAL LA TERASSE le 8 novembre 2014

 Catherine Robert

Né albanais au Kosovo, Simon Pitaqaj vit depuis vingt-cinq ans en France. Quinze ans après la guerre qui a disloqué son pays, il retourne aux sources historiques et mythiques de ce conflit déchirant.

« Nous sommes un peuple de paysans, mais nous agissons comme des seigneurs. », dit Simon Pitaqaj à propos des habitants du Kosovo, « ce vaste terrain boueux », « plaine constamment balayée par la pluie », qu’il a quitté en 1989, contraint, encore enfant, à l’exil en France pour échapper aux massacres qui endeuillèrent, pendant de longues années, l’ex-Yougoslavie. En juin 1989, Slobodan Milošević prononça un discours exaltant la mémoire héroïque du peuple serbe lors de la bataille du Champ des Merles, où la coalition chrétienne avait été défaite par l’armée du puissant sultan Mourad : la liberté ou la mort, la mort plutôt que l’occupation turque. Quel point de vue adopter pour tâcher de rendre compte de ce combat mythique ? Comment raconter cette vieille guerre, dans laquelle chaque protagoniste du nouveau conflit trouva, six cents ans plus tard, la justification des pires exactions ? Simon Pitaqaj l’avoue au début du spectacle, avec une sorte d’humour désespéré : quand l’Histoire est devenue légendaire, chacun la lit et la raconte à son avantage.

 

Le baume de l’art sur les plaies de l’histoire

Le metteur en scène et les membres de la compagnie Liria s’essaient quand même, sur la scène transformée en nécropole fangeuse, à ressusciter les morts, et à donner corps aux protagonistes de ce combat acharné. Le sultan Mourad Ier, le prince Lazare de Serbie, Olivera et Yacoub, les enfants des ennemis qu’on aurait pu marier pour éviter la guerre, le terrifiant chevalier Kopilić, le traître Branković : les comédiens sont tour à tour les différents personnages de cette lutte sanguinaire, où les intrigues de palais s’achèvent sur le billot de la haine. Insérant dans l’intrigue médiévale des références à l’histoire moderne de la Yougoslavie et au rêve d’une union fraternelle qui tourna au cauchemar fratricide, Simon Pitaqaj compose un spectacle de fièvre, de sang et de boue. Si la légende que racontent les trépassés fascine par sa violence, les comédiens ne se complaisent jamais dans l’horreur. La distance, l’humour, le va-et-vient chronologique rappellent constamment que la guerre est une folie, et le dialogue entre ceux qui perdent leur temps à se haïr, toujours possible. La musique d’Ali Haddar, qui accompagne le spectacle, la sincérité à la fois humble et hautaine de ces paysans devenus seigneurs théâtraux en attestent : l’art, qui la transcende, sait mieux célébrer la tragédie que l’histoire qui la répète.

 

- Les souffleurs

… C'est durant 1h30 un questionnement intime et universel sur les conséquences de cette bataille…

L'énergie folle qui saisit les comédiens, le désir de nous transmettre ce conflit venu d'un autre temps nous entraîne, et nous voyageons dans cet univers de rêveries et de cauchemars. Nous comprenons que la complexité du propos vient tout simplement de la complexité de ce conflit. 

 

- Théâtrothèque

… Un voyage dans un rêve vaporeux et étrange. Les accessoires de carton pâte interpellent le spectateur qui peut y décoder de nombreuses interprétations : les enfants jouent à la guerre, l'absurdité de ce conflit et des décisions funestes de tous ces rois de papier.