J’ai grandi dans un village au Kosovo, au pied de la montagne Rugova les Alpes dinariques albanaises, où j'ai passé beaucoup de temps à me demander : que peut-il bien y avoir de l’autre côté de ces montagnes ? Rien d’autre que l’Albanie. « Le pays de mes ancêtres », comme avait l’habitude de dire mon grand-père. Le pays qui nous était interdit. Il nous était interdit, non seulement d’y aller mais aussi de prononcer son nom. Un jour, un policier yougoslave avait demandé à mon oncle : pourquoi restes-tu planté là, à regarder cette montagne ? Tu veux fuir ? Il était resté songeur.

On ne pouvait pas fuir ! Nous étions enfermés, sans savoir que de l’autre côté, ils l’étaient encore plus que nous ! Comme dans un conte, mon grand-père me racontait « l'Autre côté ». J’imaginais un pays rempli de fleurs, de chants, de danses, et partout, de la joie ! Enfant, j’ai été bercé par les légendes, les contes, les récits de vie fabuleux, les rois les Pachas, les princesses, les chevaliers sans tête, les serpents qui se transforment en beaux jeunes-hommes, les morts qui rendent visite aux vivants souffrant des guerres interminables, les sacrifices, les ponts et les châteaux…

 

Un jour, mon grand-père me dit : « Nous sommes des rescapés » ! Je ne comprenais pas le sens de cette phrase. « Nous sommes un peuple mutilé à la moulinette ! On nous a séparés, divisés, tués, déplacés. Si tu t’appelles Simon et non pas Mehmet et moi Mark et pas Redjep, c’est grâce à ces montagnes ! Nos parents ont trouvé refuge aux temps de l’Empire ottoman ».

 

« Selon Kadaré, nous portons en nous, dans notre corps, dans notre sang, deux mille ans d’Histoire ».

 

Mettre en scène « Le Pont », c’est déterrer 600 ans de silence. C’est réveiller les morts pour instaurer un dialogue, pour saisir et entendre ce qu’ils ont à nous dire ! « Le Pont », c’est évoquer les rouages et les mécanismes d’une grande machine de guerre. « Le Pont », c’est le début de  l’invasion de l’Empire ottoman vers l’Europe. Ce sont toutes ces interrogations qui me traversent et qui me font dire qu’il est important aujourd’hui de sortir du silence ! Il est important pour moi de m’emparer de ce thème ici, en France, et de le questionner, de le secouer, de le retourner dans tous les sens pour saisir le fil rouge du présent. Important aujourd’hui de dire que nous sommes faits de cette matière, que nous sommes le fruit de notre passé. Il est important de nettoyer la plaie avant de la recoudre pour mieux la guérir !

 

Plus tard, en France, j’apprends que l’invasion et l’occupation de l’Empire Ottoman a duré cinq siècles ! L’Histoire de mon pays m’a été transmise grâce aux contes, par mon grand-père Mark et j’ai toujours cru que les Pachas et les Sultans vivaient loin, dans un pays légendaire.  

Dans les Balkans, il n’y a pas une Histoire, mais des histoires.

 

Et le mot rescapé me revient à l’esprit ! Que signifie-t-il ? Aurions-nous échappé à un accident, à un naufrage, à une catastrophe ? Qui sont les Ottomans ? 

Et aujourd’hui, pourquoi dès que l’on évoque cette période, il y a un une sorte de malaise, de culpabilité? 

Pourquoi le débat devient-il virulent lorsque nous en parlons entre nous, les Albanais ?! Pourquoi y a-t-il aussi un malaise, ici, en France, lorsque l’on évoque la relation entre l’Orient et l’Occident ? Pourquoi ne veut-on pas de la Turquie dans l’Union Européenne ? Ce spectacle pose toutes ces questions. 

Contre l’oubli et le silence. 

Simon Pitaqaj