Véronique Hotte

Samedi 2 octobre 2015, Maison des Métallos. Blog: Hotello/ Blog: theatredublog

 

Ismaïl Kadaré, né en 1936, est un auteur albanais – poète et romancier – inspiré par une posture subversive instinctive, tant à l’égard du grand frère soviétique que du dictateur de son propre pays, Enver Hosha. Kadaré crée une littérature d’opposition, évoquant ainsi dans Le Pont aux trois arches un étrange Empire ottoman sur le point de s’accaparer la région. L’œuvre de l’écrivain est la garante de la mémoire du peuple albanais – ses racines, son histoire, ses croyances, sa culture. Dans Le Pont, librement adapté par le metteur en scène Simon Pitaqaj, né au Kosovo, le Moine – le double emblématique et empathique du narrateur – évoque la construction d’un pont de pierre sur la maudite rivière Ouyane, en remplacement de l’ancien bac. Or, le chantier menacé par de mystérieux étrangers – esprits des eaux, selon la croyance populaire, ou agent de la société des Bacs et Radeaux – subit de mystérieux sabotages. Les rumeurs s’opposent tandis que le puissant voisin ottoman se rapproche. Apparaît, en même temps que les bâtisseurs, un mystérieux personnage, le Glaneur – envoyé de l’Empire voisin qui détourne les légendes à son profit. Le traître qui ne dit pas son nom interroge le Moine sur les anciennes légendes du pays, les vieilles ballades balkaniques qui éclairent à la fois l’identité profonde du pays, son culte de la parole donnée – la bessa-, et la situation profondément instable, mouvante et changeante de la région. Ce pont, facilitant à terme les invasions ultérieures, signifie symboliquement un passage entre le monde des vivants et celui des morts, telle l’histoire du château construit par les trois frères, dont l’épouse du dernier, enfermée dans les fondations, est la victime sacrificielle. Quant à la construction du pont dont il est question, un homme ordinaire, Murrash Zenebische a été emmuré sous la première arche, après avoir accepté les termes du contrat du sacrifice, préservant les siens du besoin : « Les terrestres avaient découvert que les aquatiques payaient quelqu’un pour démolir la nuit une partie du pont... Partout les rhapsodes chantaient sa mort...Nous étions tous éclaboussés par le sang qui en avait jailli, et les cris d’horreur qu’il aurait dû susciter étaient déjà consumés. »

 

Le moine, poète et visionnaire, a l’impression de voir sous un bain de lune « des plaines entières inondées de sang et des montagnes réduites en cendres... les hordes turques qui rabotaient le monde pour y étendre l’espace islamique... les feux et leurs cendres, et les restes calcinés des hommes et des chroniques ». Main basse est définitivement faite sur une musique, des danses, des costumes, non sur une langue insaisissable. Le pont est une métaphore du chemin vers le salut, le symbole d’une initiation, une transition entre deux moments intérieurs, du côté où l’on est jusqu’au lieu de l’interdit ou du mystère à découvrir puisque le pont est destiné au passage, à l’ouverture, à l’autre, et au monde dans une digne circulation existentielle. Pour interpréter les deux camps ennemis qui s’opposent, dans un premier temps, et pour lesquels il faudra bien, avec le temps encore, passer outre les différences, deux acteurs s’affrontent d’un bout du pont à l’autre, deux belles figures de la scène. Arben Bajraktaraj, visage de guerrier expressif et taillé dans le roc, verbe heurté, incarne le Glaneur de légendes et d’épopées, le collecteur d’images culturelles populaires. De l’autre coté de la rive, se tient le Moine sage et éloquent, Redjep Mitrovitsa, à la diction au beau rythme ample, prêt à l’envol, limpide comme un cours d’eau. Une lecture entêtante dont les images poétiques gagnent l’attention et les cœurs.

Marion Guilloux

Samedi 2 octobre 2015, Maison des Métallos. Blog: Le Souffleur

 

« Moi, moine Gjon, fils de Gjorg Oukshama, sachant qu’on ne trouve dans notre langue rien des écrits dessus le pont de l’Ouyane maudite, et vu que, de surcroît, on continue de répandre au sujet dudit ses légendes et rumeurs non fondées, maintenant donc que sa construction est achevée et qu’il a même été, par deux fois, arrosé de sang à ses fondements et à son sommet, j’ai décidé d’en écrire l’histoire. »  Le Pont, Ismail Kadaré

 

Deux hommes viennent s’installer sous la lumière fantomatique des projecteurs, enveloppent l’espace de leurs accents chantants et teintent le noir de la salle des légendes de l’Albanie. Deux corps, deux voix et une histoire qui se tisse, loin de chez nous. L’histoire d’un pont.

En connaît-on encore beaucoup des histoires de ponts de nos jours? Pas des ponts pour aller en voiture ou pour partir en vacances, non, des ponts légendaires qui réclament des vies et se nourrissent avec gourmandise de sacrifices humains ? On se chuchote son histoire de famille en famille pour ne pas oublier l’histoire du sang que l’on verse ou celui qu’on laisse couler.

 

Deux ordres se déchirent ici l’Ouyane, le fleuve maudit sur lequel il faut construire : l’ancien ordre des bacs et radeaux et celui des constructeurs de pont. Les rumeurs montent de part et d’autre, on parle de meurtres, il y a cet homme qu’on a emmuré, une main qui détruit la nuit ce qui a été construit le jour. Les explications sont confuses, l’irrationnel se diffuse dans la réalité et le pont avance inexorablement entre les deux rives, porte d’entrée de la future invasion ottomane.

Derrière la légende se cache souvent l’histoire d’un peuple, et c’est celle du peuple Albanais que nous relate Ismail Kadaré dans Le Pont aux Trois Arches, réadapté par le metteur en scène Simon Pitaqaj.

Il donne ici vie au texte seulement avec les mots, sans l’agitation dans l’espace. Les corps sont immobiles ou presque, peu de mouvements, mais la parole comme un point fixe dans le vide et les yeux qui se relèvent parfois pour achopper sur l’invisible. Exercice du souffle qui n’a d’autres horizons que la feuille de papier.

 

Lire, lire et transmettre de façon envoûtante l’histoire de ce pont ; c’est le pari du metteur en scène, relevé avec brio par ces deux acteurs Redjep Mitrovitsa et Arben Bajraktaraj. Le premier est moine, le second est glaneur d’histoires. L’un est l’image d’une sagesse torturée, l’autre plus ambigu, ne cesse de prendre des détours et attend avec impatience que le pont soit construit pour inventer de nouvelles légendes, audibles par tous.

Un corps lumineux et un corps sombre, tous deux traités avec la même austérité, et parfois le son d’une cloche, un gong qui vient déchirer le tissu de l’histoire, et nous voilà ailleurs.

 

Les temps légendaires et historiques se mêlent. Qui du XVI ème siècle ou du monde moderne se pressent le plus vivement à nos oreilles ?

Comment démêler l’inextricable mensonge de l’incertaine histoire ? Et la gorge du moine se serre tandis que celle du glaneur s’éclaircit, fanfaronne et claironne des hypothèses qui ne font que renvoyer le Saint homme à ses troubles.

Ce pont n’était-il pas finalement un rendez-vous avec Le diable?