Témoignage de Georges Banu

Président d'honneur de l'Association Internationale des Critiques de Théâtre

 

Dans les années 80 j'ai été associé à Antoine Vitez lors de la direction du Théâtre National de Chaillot et c'est là-bas que j'ai découvert un soir de première avec Hernani « le génie » de cet acteur que je ne connaissais pas, Redjep Mitrovitsa Lorsque Charlemagne attend derrière la porte la décision concernant son destin politique, Victor Hugo lui offre un des plus beaux monologues de son théâtre. Mitrovitsa suivait avec grâce le mouvement des paroles, alternait les intensités et procurait une sensation unique de danse musicale, d'alternance entre extravagance des postures et repli sur soi-même du jeune homme à l'orée de la gloire.Au terme de cet exploit, la seule fois de ma vie au théâtre, organiquement, comme après une prestation de la Callas, je me suis levé en criant seul : « Bravo ». Une amie m'a lancé une remontrance acide : « ça ne se fait pas au théâtre ! », « Oui mais ici nous sommes parvenus à un au-delà du théâtre », lui répondis-je, agacé par cet accord avec la sclérose des coutumes. Il fait bon de les bousculer sous l'emprise d'un pareil éblouissement.

 

Quelques années plus tard, j'ai retrouvé Redjep Mitrovitsa dans une salle de l'Opéra Bastille où il se livrait corps et âme au Journal de Nijinski. La lecture du texte m'avait laissé perplexe, mais le jeu de cet acteur hors-pair dévoilait l'extraordinaire multiplicité tragique du grand danseur, son passage du ton bouffon au cri mystique, de la dérision à l'imploration. Une performance de soliste qui confirmait mon admiration éprouvée lors de sa découverte à Chaillot. J'ai eu le sentiment que Redjep entrait avec un brio inouï dans le tunnel de la solitude. Voici un soliste…

 

Ensuite il a disparu, mais je ne l'ai pas oublié, il restait tapi dans la mémoire du spectateur que je suis et qui procède parfois à des visites nocturnes pour s'arrêter devant des réussites passées dont il se sent être le dépositaire. Et récemment, grâce à la rencontre avec Simon Pitaqaj, j'ai retrouvé Redjep. Je craignais une détérioration de son talent en raison de cette absence prolongée, mais rien ne fut. Ce soir-là je me suis réjoui de découvrir un acteur changé, autre, mais tout aussi impressionnant. Redjep lit, calmement et sa voix résonne comme le violoncelle dans une sonate de Bach. Il reste concentré et cultive une réserve inconnue auparavant et acquise récemment, il fait preuve de dévotion à l'égard du texte qu'il égrène avec une lenteur modérée et parvient ainsi à réaliser l'unité d'une émotion épique. Redjep le danseur se convertit en Redjep le conteur. Le temps a passé, mais comme un trésor son talent s'est modifié mais nullement affaibli.

 

Au théâtre, il y a peu d'acteurs qui peuvent parvenir à une pareille concentration et en même temps dégager le bonheur de la musique intérieure qui soutient, comme un soubassement, la psalmodie poétique de la lecture. Redjep lit comme un « aède » des Balkans, comme un survivant actuel des temps anciens.